Suivez la lumière verte…

Tout est encore un peu confus dans votre esprit : extérieur nuit, 3 heures 30 du matin, tintement de clés entre vos doigts glacés. Que vous arrive-t-il ? Que s’est-il passé ? Le fond de l’air est tiède, presque palpable, et transporte avec lui ses fragrances d’iode et d’hibiscus. Au loin, le bruit de l’océan sur un rivage argenté. Là-haut, des nuages anthracite déroulent dans une voûte d’un noir profond. Et une étoile isolée, qui pulse faiblement, peut-être déjà éteinte dans son coin perdu de l’univers…

Un tunnel intangible de lumière se forme au devant de vous. Il est produit par les feux du véhicule que vous venez de faire démarrer. Ces faisceaux commencent de perforer la nuit tandis que votre voiture vous transporte vers une destination connue de votre seul subconscient. Sur le siège passager à votre droite repose un livre : Éva, de James Hadley Chase ; depuis les enceintes de l’autoradio résonne une chanson : La Ballade de Jim, d’Alain Souchon. Oui, vous avez toujours aimé les automobiles qui roulent dangereusement à flanc de corniche, entre chien et loup…

Vos mains se réchauffent sous les caresses de cuir de votre volant de direction. Par ce volant vous pouvez lire chaque terme, chaque émotion que la route veut vous transmettre. Voici ce qu’elle exprime : plaisir de conduite nocturne, rouler sans destination particulière apparente, s’échapper, tout quitter, liberté…Mais cette liberté est-elle le fruit d’un songe ou le produit de la réalité ? Après tout, quelle importance…

Flash-back : 3 heures du matin cette même nuit. Réveil en sursaut. Draps défaits, chambre vide. Vous inclinez la tête, battez des cils. Ce rêve était si réel : lumière verte lancinante qui vous appelle. Étrange musique comme seul l’inconscient peut en composer. Registre tranché or. Encore une chambre. Portraits polychromes de Marilyn Monroe. Bouteille de champagne Perrier-Jouët cuvée Belle Époque. Luxe, calme et volupté, luxe calme et volupté, répète une voix dans votre rêve, vous n’en reviendrez pas, chuuut, chuuut, Silencio… Puis un index qui se pose sur vos lèvres — le vôtre ou le doigt de l’ange déchu ?

Pas une voiture sur cette route d’encre. La nuit est votre amie, le vent votre boussole. Son cap : chaque panneau « Autres directions » que vous croisez. Vous ne savez pas comment, mais vous l’atteindrez. Quoi ? La chose est égale — égale à l’infini. Cela vous appelle, sourdement, dans un vibrant murmure. Pourquoi ? Car vous voulez effacer quelque chose de votre mémoire, afin d’obtenir ce que vous ne savez pas encore : une acceptation totale de votre moi profond.

La lune est rousse, la route est lisse, tout est si simple, tout est si doux. Pas même envie de partager avec qui que ce soit la félicité qui vous pénètre. La solitude, étonnamment, ne vous pèse plus. Valse des pantins, miroir aux alouettes, théâtre d’ombres et girouettes : tout ceci est révolu, le passé est derrière vous, dans l’océan, Pacific Palisades, Mulholland Drive, Sunset Boulevard : la route vous en éloigne, mile après mile.

Cette nuit un rêve a éclos, le rêve d’un embryon d’oiseau dans son œuf. La coquille a craqué, l’armure s’est fendue — cette armure que vous avez mis si longtemps à façonner, à coups de sourires glacés. Vous savez maintenant où vous allez : rejoindre ce rêve embryonnaire qui se dessine devant l’écran de votre pare-brise fêlé.

La route mue ; la route serpente. Virages à droite, descentes, virages à gauche, montées ; pour un peu, en accélérant ce qu’il faut, vous pourriez décoller et rejoindre cette étoile qui luit toujours moins dans le ciel. Sensations lointaines de fête foraine, vertige, ivresse, odeur de chichis, de pommes d’amour. Vous avez toujours éprouvé une fascination, à la fois macabre et apitoyée, pour les attractions bizarres version freak show : lilliputiens, femmes à barbe, créatures difformes conservées dans du formol et sœurs siamoises… Bientôt vous retrouverez votre double ; le revers de votre médaille vous attend là-bas.

Attention devant. Vos mains se serrent sur le volant. Crissement de pneus et embardée, en quatrième vitesse, Kiss Me Deadly, votre voiture frôle le fossé. Devant vos yeux écarquillés a apparu une créature, que vous avez prise pour un bouc. Mais ces bêtes-là ne se meuvent pas sur leurs deux seules pattes arrière. Coup d’œil dans le rétro : un faune au regard éteint vous considère, cambré sur ses pattes fourchues. Il grimace, hurle à la lune, saisit ses cornes comme s’il voulait les arracher et finalement bondit et disparaît dans un taillis.

Les choses se précipitent, la route devient plus inquiétante, les nuages crèvent en trombes d’eau, le rêve bascule en cauchemar efflorescent. Sur le bas-côté à votre gauche se tient un homme couvert de suie mouillée qui dégouline sur son visage. Derrière lui brûle une voiture dont les flammes rouges dévorent la nuit. Vous accélérez tandis que l’homme, à votre passage, ses yeux blancs exorbités sur sa face noire, dit calmement : « Le feu marche avec moi, le feu marche avec moi sous l’eau du puits qui m’accompagne. »

En un claquement de doigts la pluie s’arrête. Cet instant d’accalmie vous fait réaliser qu’un lourd silence règne dans l’habitacle de votre véhicule. L’autoradio. Depuis quand a-t-il cessé d’émettre ? Vous jetez un œil sur sa façade. Son écran distille une lumière bleue au travers de ses caractères alphanumériques. Trois lettres y clignotent, comme prises de panique : RDS… RDS… RDS…

« Recherche des stations effectuée… 66.7 FM en exécution… Bienvenue sur Radio Silencio, annonce une voix androgyne par le biais de haut-parleurs Bose. Les ténèbres vont jeter leur voile de mystère et d’inconnu pour éclipser l’empire de la raison et laisser enfin l’imagination s’emparer des commandes. Nous allons bien nous amuser… Vous m’entendez ? Je suis Leslie Hotcoin, pour vous servir. Et vous, qui êtes-vous ? Êtes-vous dans cette voiture ou bien lisez-vous ces lignes ici présentes ? La distinction a son importance. Regardez les choses en face… »

Vous sursautez : sur le bas-côté une femme au teint de porcelaine saigne un porc, encore vivant, à pleines dents. Vous croisez son regard : ses yeux, au-dessus du cou de l’animal, brillent d’un éclat dont vous ne pouvez dire s’il est dément ou démoniaque. Une gerbe de sang opaque gicle sur son visage blafard après qu’elle a perforé la carotide de la bête. Force vous est de reconnaître que cette femme a raison de faire ce qu’elle fait. Des porcs, vous en avez rencontré légion. C’est en partie à cause d’eux que vous vous enfuyez.

« Ici Leslie Hotcoin, sur Radio Silencio 66.7 FM. Note à tous nos auditeurs, dont vous. Il paraît qu’un monstre réside dans une baignoire. Mais ce n’est pas si simple de le trouver. Enigma est la solution. Vous l’apprendrez dans la Bibliothèque, lieu de savoir par excellence, il va sans dire. La femme que vous venez de voir croquer un porc et Eva Green vous livreront en partie le code. Maintenant, si vous le voulez bien, un peu de musique pour vous détendre avant d’arriver à destination… »

L’air qui commence à se diffuser par les enceintes de votre véhicule est le même que celui que vous avez entendu dans votre rêve. Ce sont quatre notes qui se répètent en boucle, à un rythme lancinant, hypnotique, qui vous rappelle la lumière verte que vous avez vue dans votre rêve. Une envie de pleurer vous submerge, sans que vous sachiez si c’est de joie, de peur ou de tristesse. Peut-être tout cela, et encore plus, à la fois. Dans le continent à la dérive que représente votre cœur, les frontières émotionnelles viennent de s’effondrer, pour se transformer en une poussière de sentiments diffus.

« Ici Leslie Hotcoin. Vous êtes en approche. Une fois passé la ville nommée Écho l’Insolite, ouvrez les vannes et lâchez prise. Vouloir tout gérer ne sert plus à rien, vous l’avez compris. On vous attend. Vous vous attendez vous-même. Écoutez : une porte s’ouvre au fond d’une serrure et donne sur une chambre, la chambre 667. Mais regardez : me voici qui arrive. J’ai une dernière chose à vous signifier. »

Vous tournez la tête sur votre gauche. Une Rolls-Royce verte modèle Phantom VI se positionne au niveau de votre véhicule. À son volant se tient Leslie Hotcoin. Il vous observe avec intérêt et pose son index sur sa bouche et sa fine moustache. Puis de ce doigt il vous désigne quelque chose au nord-est. Sa voiture accélère jusqu’à atteindre les 88 miles par heure et disparaît — engloutie par les ténèbres du temps. Vous levez les yeux et portez le regard vers la direction qu’il vous a indiquée, avec l’envie d’ôter vos mains du volant…

La voici… Qui danse derrière l’écran de votre pare-brise, au bout de cette longue route d’encre. Elle est là… La lumière verte que vous recherchiez. Nichée entre ciel et terre, c’est une lumière qui devient de plus en plus puissante à mesure que vous en approchez. C’est un vert si intense qu’il irradie et ébranle chaque cellule de votre organisme. C’est un rayonnement spectral dont la longueur d’onde particulière finit par souder vos paupières — et vous fait sombrer dans le sommeil…

Les étoiles s’étiolent, un oiseau s’envole, vos cils s’entrouvrent. Il fait jour, maintenant, et dans ce jour se dissout une lune bleu pâle, pleine et basse. Silence. Votre véhicule est à l’arrêt, moteur coupé. Clic, ses feux arrière rouge cendre s’éteignent, comme soufflés par le vent. Où êtes-vous ? Quelque chose vous informe que vous venez de traverser une frontière floue, hors de l’espace et du temps. Quand êtes-vous ? Oh…

 Devant vos paupières gonflées de sommeil se dresse un édifice dont les lignes architecturales sont soumises à des lois différentes de la perspective. Un édifice dont les étages et les pièces paraissent lentement tourner les uns autour des autres. Treize lettres vert émeraude surmontent cette insolite construction. Treize lettres de néon qui luisent et tutoient cirrus et cumulus, chargent ceux-ci d’électricité et vous avertissent qu’une expérience unique et multiple attend après vous.

Vous voici à présent face à votre destination finale. Il est temps de pénétrer dans l’Hôtel Silencio.

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